Dans mon précédent article, quelque peu caustique, je vous invitais à une réflexion concernant l'ambigüité et les comportements paradoxaux induits typiquement par nos rapports à ce qui est aujourd'hui devenu, et en l'espace d'une petite dizaine d'années, la première marque mondiale de la planète, et ce devant Microsoft, General Motors ou encore Coca-Cola, à savoir 9@@913. Google, qui vient, suite aux interpellations dont elle fait l'objet actuellement, entre autre de la part des autorités américaines et européennes et de divers groupes de pressions activistes (un grand merci à eux), de limiter la durée de conservation de nos données personnelles à 18 mois, mais je pense que le danger principal, voir principiel, n'est pas là.

Il est dans les techniques de data mining qui sont mis en oeuvre sur ces données, permettant aux entreprises, et trop peux de gens le savent, d'extraire de masses d'informations colossales qu'elles récoltent (datamart), des régularités, en l'occurence sur nos goûts, comportements, traits de personnalités même inconscients , et ce en se passant de notre avis ou de notre consentement. Il s'agit donc de commencer par reconnaître la dimension "cognitive" et intrusive de ces technologies de captation et d'influences sur nos psychismes et nos vie privées.

L'un des premiers exemples historique d'application de ces technologies fut fait par les magazins Wal-Mart sur les millions de tickets de caisse dont ils disposaient. Une très forte corrélation entre l’achat de couches pour bébés et de bière, spécifiquement le samedi après-midi, fut constatée. Les analystes s’aperçurent alors qu’il s’agissait des messieurs qui étaient envoyés au magasin par leur dame ce jour là pour acheter les volumineux paquets de couches pour bébé. Les rayons furent donc réorganisés pour présenter côte à côte les couches et les packs de bière… dont les ventes grimpèrent en flèche !

Les technologies informatiques employées par le data mining font appel aux techniques classiques de statistique de l'analyse de données, mais aussi à des techniques de traitements plus récentes et plus sophistiquées comme les réseaux de "neurones formels", les algorithmes "génétiques" et d'autres techniques "heuristiques" (Je tiens particulièrement à ces guillemets, car ce ne sont que des noms métaphoriques, ne vous laissez pas abuser).

Ne pensez pas qu'il s'agisse de technologies expérimentales : elles sont, depuis les années 80, tout à fait opérationnelles, et permettent par exemple d'aider à, je cite :
"
  • Accroître des taux de réponse de 20% à 200% ;
  • Identifier les 30% des clients qui représentent 70% des profits de l'entreprise ;
  • Connaître la manière dont les facteurs démographiques ou autres influent sur les ventes ;
  • Réduire les coûts Marketing et mesurer le succès d'une campagne Marketing ;
  • Optimiser l'impact commercial des sites e-business par une compréhension du comportement des visiteurs ;
  • Déterminer le taux de conversion des visiteurs vers les acheteurs de produits sur sites web ;
  • Calculer le taux d'acquisition d'un nouveau client ;
  • Savoir qui achète quoi dans un site web ;
  • Déterminer les aires des sites web qui ont un impact faible ou élevé ;
  • ..."  (notez le "...")
Ce qui vient d'être dit pour le web est bien sûr valable pour toute masse suffisemment importante de données collectées, mais sur l'Internet, l'énorme avantage est la relation directe entre une population importante de personnes et le dispositif numérique "derrière l'interface" (engl. "back office"), permettant notamment la saisie des données par le client lui-même.

Le marché du data mining est actuellement en très forte progression, suite à la fameuse guerre concurrentielle que se livrent actuellement les entreprises sur toute la planète pour rester "compétitives". Ce n'est pas un hasard si le célèbre MIT Technological Review considèrait en 2002 ces technologies comme l'un des dix grands enjeux du siècle.

Nous avons donc bien affaire à de véritable technologies psych-analytiques de masse dont il est facile d'imaginer qu'elles intéressent non seulement la publicité, la mercatique (engl. marketing), la gestion client (CRM), mais aussi les dirigeants et les décideurs de tout bord. Elles nous posent aujourd'hui de très graves questions démocratiques concernant la relation entre vie publique et vie privée, liberté d'opinion et de comportement, questions que l'on retrouve plus visiblement dans le rapport actuel tendu entre phénomène politique et religieux, et qui, de mon point de vue, ne peuvent plus être éludées dans le débat publique, au risque d'une schizophrénie généralisée (cf. en forte résonance, la notion de schismogénèse développée par Gregory Bateson).

Au passage, nous pouvons noter le rôle historique troublant qu'ont jouées, au début du siècle dernier, les théories de Freud, importées et instrumentalisées par son neveu Edward Bernays, initiateur de l'ancêtre de la mercatique actuelle appellée alors pudiquement "relation publique" ("public relation") puis par sa fille Anna, au profit de la résolution de la crise très grave de surproduction que traversait les Etats-Unis à ce moment là. Une politique de contrôle des masses, une "ingénierie du consentement", à vocation pacifiante, par couplage de produits et de services avec les émotions et les instincts s'en ai suivi. Pour une excellente rétrospective de cette histoire trouble des relations entre mercatique, politique et théories psychologiques, voir la série télévisuelle "The century of the self" d'Adam Curtis produit par le BBC (Best Documentary Series, Broadcast Awards, Historical Film Of The Year, Longman-History Today Awards) en quatres épisodes et, vous êtes vraiement extrêmement gâtés (merci ki ?!, regardez d'où viennent les vidéos), visible maintenant ici (in english). Un must à regarder "à tout prix" :


Episode 1 : Happiness Machines (Les machines du bonheur)





Episode 2 : The Engineering of Consent (L'ingénierie du consentement)





Episode 3 : There is a Policeman Inside All Our Heads: He Must Be Destroyed (Il y a un policier à l'intérieur de toutes nos têtes, il doit être détruit)





Episode 4 : Eight People Sipping Wine in Kettering (Huit personnes dégustant du vin à Kettering)





L'une des leçons simple, me semble-t-il, que nous pouvons tirer aujourd'hui de la mondialisation est la mise en évidence croissante, au sein même de nos éco-systèmes hyper-industriels et culturels, de l'interdépendance entre êtres humains, mais aussi entre êtres vivants et machines (entre humains et "non-humain" dirait Bruno Latour).

Alors, s'il vous plaït, ne passons pas à coté de cet apprentissage qui pourrait s'avérer vital.

La question est donc : comment utiliser ces outils "cognitifs" pour qu'ils puissent profiter à l'épanouissement de tous et de chacun, au service de l'avènement d'une véritable société démocratique de l'apprentissage et de la connaissance, que nous sommes nombreux aujourd'hui à appeller de nos voeux.